Savamment brandi par les autorités maghrébines, le « péril islamiste » a éclipsé toutes les autres dynamiques de recomposition sociologique et politique, pourtant réelles, qui travaillent en profondeur l'Afrique du Nord. L'Algérie et le Maroc sont ainsi en butte à une puissante contestation des populations berbères, qui demandent la reconnaissance officielle de leur langue : le tamazight. Le soulèvement d'avril-mai 2001 en Kabylie, une région à la pointe de ce combat, n'est qu'un des multiples aspects d'un phénomène souvent minimisé à tort par les analystes, sous prétexte qu'il plongerait ses racines dans une crise sociale. Or, si le terreau du nationalisme a toujours été le marasme économique, le refus des revendications berbéristes favorise la mutation de l'ethno-linguisme berbère en un nationalisme qui « inclut la possibilité d'une rupture de l'idée nationale »
Depuis le « printemps berbère » d'avril 1980, qui a vu les Kabyles se mobiliser autour des mots d'ordre : « Nous sommes des Berbères, pas des Arabes », « le tamazight à l'école », la fièvre s'est étendue du Maroc jusqu'aux îles Canaries. En 1995, un Congrès mondial amazigh (CMA) est fondé à Saint-Rome de Dolan (France). Cette ONG berbère, première du genre, se donne pour but « la défense et la promotion de l'identité culturelle de la nation amazigh », une notion qui déborde désormais le cadre national pour revêtir un caractère de plus en plus transnational, voire international. Elle est porteuse d'un risque de déflagration généralisée à plus ou moins long terme.
Si les États maghrébins ont pris la mesure de la menace en reconnaissant, à partir de 1994, « le caractère berbère de la société » et en préconisant l'enseignement du tamazight « au moins au niveau du primaire », ces concessions n'ont toujours pas trouvé de traduction constitutionnelle. Pour les autorités, la «carte berbériste» est souvent utilisée comme un moyen tactique, en contre-poids à l'islamisme. À l'intérieur, le laïcisme du discours berbériste permet d'attirer les sympathies des courants « éradicateurs » de tous bords ; à l'extérieur, il lui confère un visage démocratique auprès de l'opinion internationale. Si le nationalisme d'État maghrébin a su, hier, faire siens le socialisme, l'arabisme et l'islamisme, pourquoi n'en ferait-il pas autant aujourd'hui avec le berbérisme ? Nul doute qu'une accentuation de la pression berbériste sur les fronts trans- et internationaux ne fera que renforcer la logique contraire de « nationalisation » du berbérisme.
La notion de «Berbères» est polysémique. S'agit-il d'un groupe ethnique uni par une histoire et des ancêtres communs ? D'un espace culturel transnational aux traits identitaires similaires : langue, coutumes, religion...? D'un ensemble de « minorités » dissociées au sein d'un même groupe ethno-culturel, aptes à prétendre à une vie commune nationale ?
Les historiens, de Salluste à Charles-Robert Ageron en passant par Ibn Khaldoun, s'accordent à définir les Berbères comme les populations originelles d'Afrique du Nord. S'ils ont pu s'insérer un temps dans le « concert des nations », s'ils ont fourni des légions de vaillants soldats, produire des penseurs de renom tels que Saint-Augustin, Appulé, etc., ils ne l'ont fait qu'en tant qu'éléments romains ou romanisés, byzantins, andalous, arabo-musulmans, et enfin maghrébins. En dehors de ces diverses allégeances, toutes aussi « extérieures » les unes que les autres, ils n'ont jamais eu véritablement d'existence propre, ni revendiqué de souveraineté ; ou alors ce fut au nom d'autres nations ou civilisations. Il en va ainsi des royaumes numides, almoravides et almohades, ou de l'éphémère « république du Rif » d'Abdelkrim, en 1926 au Maroc. Cette absence de structuration politique authentiquement berbère a facilité la succession des plus grands empires : phénicien, romain, byzantin, arabe, espagnol, ce qui a fait de la matrice identitaire berbère une peau de chagrin. Didier Nébot déplore la disparition du « judaïsme berbère, [culte qui] a commencé son existence avec les Phéniciens » pour atteindre son apogée au VIIe siècle avec la Kahéna, reine juive-berbère des Aurès. Le seul vestige de cette longue histoire est la langue, qui reste a priori le fondement même de la berbérité. Mais celle-ci, du fait du morcellement géographique, est fragmentée en une kyrielle de nationalités. Maxime Ait Kaki